En plein hiver
Mai correspond au premier des cinq mois de plein hiver à DDU. Le long
hiver antarctique n'a pas de creux bien marqué ; en moyenne c'est à la
fin du mois de juillet que les températures sont les plus froides à DDU
(-17.2°C en troisième décade en moyenne sur la période 1981/2010), mais elles sont en moyenne inférieures à -15°C de mai à septembre.
Cette
année, l'installation du grand froid a été tardive avec de longues
périodes particulièrement ventées et neigeuses, du premier week-end de
mars à celui de Pâques.. Corollaire de ce temps perturbé, sur cette
période, la température moyenne a été supérieure de 3 degrés aux
normales.
Depuis, le temps est bien ensoleillé, peu venté et surtout plus froid, entre -14 et -24°C.
J'ai
remarqué qu'à partir de -15 ou -16°C, les poils de nez givrent
lorsqu'on inspire ! Surprenant voire gênant au début, on finit par s'y
faire et l'oublier.
En sortant avec gants, chaussettes chaudes,
bonnet et trois épaisseurs, on s’accommode très bien de ce froid sec et
sain, et finalement largement supportable, quand il n'est pas trop
venté. Inadaptation temporaire en raison de la rapidité de la baisse ces
dernières semaines, ou réalité physiologique, je trouve que le froid
est bien plus mordant à partir de -18°C, et on sent bien la différence à chaque degré de moins...
Le temps clair et
l'atmosphère tellement pure du lieu donnent des lumières incomparables,
bien différentes de celles de l'été : beaucoup plus douces, en raison de
la présence du soleil à peine au-dessus de l'horizon, et de la banquise
tout autour de l'île. Les tons violets, roses, orangés et jaunes
de l'aube et du crépuscule constituent un spectacle dont je ne me lasse
pas, ils ont l'avantage d'être également très photogéniques.
Je vous propose une petite session "couchers de soleil", grâce aux conditions favorables rencontrées ces derniers jours.
L'astre
solaire se cache désormais derrière l'horizon dès 16h. C'est en
particulier dans ces moments-là, lorsqu'il faut manipuler l'appareil
photo avec une seule paire de sous-gants en laine, que le froid nous
rappelle sa présence. Lorsque le
catabatique souffle au delà de 50 km/h, le soleil apparait alors
flouté par le mur de neige soufflée.. Les soirs sans vent et sans nuage,
l'atmosphère est particulièrement pure, et le soleil qui se couche à
l'horizon, entre les icebergs lointains, peut dévoiler un rayon vert
fugace! Un phénomène bien connu des marins, dû à des phénomènes
optiques complexes de réfraction atmosphérique et diffusion de Rayleigh,
que j'ai pu observer, sans malheureusement le photographier
correctement.
Enfin, c'est quand des nuages bas de type
stratocumulus décorent le ciel que la lumière est pour moi la plus
belle, dévoilant les aspérités à la base du nuage, qui s'enflamment dans
les mêmes tons que le ciel, de l'orange au rose, en fonction de
l'avancée du crépuscule.
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23 avril :quelques minutes après le coucher de soleil, par vent catabatique |
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25 avril : entre deux icebergs |
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25 avril : tons rose, bleu, indigo à l'opposé du coucher du soleil |
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27 avril : belles couleurs également à l'aube (enfin, déjà 9h...) |
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28 avril : les icebergs se devinent en ombres chinoises. Atmosphère exceptionnellement pure et visibilité excellente ce jour-là ! |
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29 avril : soleil entre l'iceberg et le stratocumulus |
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1er Mai : formation d'une parhélie, phénomène optique semblable au halo |
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1er Mai : fort catabatique et neige soufflée, le coucher est bien moins net mais toujours onirique |
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2 Mai : rayon vert ? |
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3 Mai : bleu intense 50 minutes après le coucher de soleil |
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3 Mai : liseré orangé flamboyant, 1h15 après le coucher de soleil |
Et même lorsque le ciel est couvert, la lumière est belle, le blanc de
la banquise ressortant mieux par contraste sur le gris. On aperçoit
alors la polynie, cette zone d'eau libre au milieu de la banquise. La
semaine dernière, elle était relativement proche, moins de 2 kilomètres.
Avec le froid, la mer libre est désormais plus lointaine, une dizaine
de kilomètres à l'ouest.
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27 avril : la polynie se remarque plus facilement par contraste, lorsque le ciel est gris |
On la voit bien par satellite, grâce aux
images acquises par les satellites défilants à orbite basse de la NASA,
et disponibles en libre accès sur Internet.
Il
s'agit de la tâche grise floue à l'ouest (donc à droite) du point DDU,
et s'étend sur plusieurs dizaines de kilomètres le long du littoral.
Cette image montre surtout l'ampleur du mur de neige, ce 4 mai : à la
mi-journée, il s'étend sur près de 400 kilomètres, à une quinzaine de
kilomètre de la côte. Il était particulièrement visible de la base ! En
progressant vers DDU, peu après le coucher de soleil, les rafales de
vent catabatique à 80 km/h ont fait baisser le thermomètre à -24,4°C,
nouveau record d'hivernage !
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Image satellite visible du défilant de la NASA, 4 mai : impressionnant mur de neige sur le continent |
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Le même vu depuis DDU ! |
Les polynies ont une grande importance
pour les manchots empereurs : après la ponte de leur unique œuf, les
femelles ont besoin de retourner en mer pour se nourrir, laissant
Monsieur s'occuper de la future progéniture... Si le trajet est trop
long, elles vont perdre beaucoup d'énergie et de temps à marcher sur la
banquise, réduisant les chances de survie du poussin.
C'est d'ailleurs le 2 mai que le premier œuf empereur a été observé sur la colonie de Pointe Géologie !
Par
chance, cela correspondait à ma première sortie sur la banquise et à la
manchotière depuis celle du 13 avril, relatée ici. Deux heures dans le
froid, -15 à -18°C, rendu supportable par la quasi absence de vent.
J'ai
pu accompagner Virgil, l'ornitho, au sommet de l'île Rostand, incluse
dans une zone spéciale protégée de l'Antarctique, et donc très
restreinte d'accès. Objectif, réaliser un photocomptage de la
manchotière. La vue surcelle-ci était grandiose mais pas seulement :
elle embrassait également le continent, la baie Lejay qui sépare DDU de
la base Robert Guillard à Cap Prudhomme, le glacier de l'Astrolabe, les autres îles de
l'archipel, dont celle des Pétrels, laissant la base DDU à contre-jour,
la fameuse polynie du côté du mât ionosphérique au sud de Pétrels, la
piste du Lion et la banquise !
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Vue sur la manchotière : à votre avis, combien y a t-il de manchots ? |
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Vue depuis le sommet de Rostand vers le sud-ouest, l'île des Pétrels est à droite de l'image |
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Zoom vers le mât iono, au fond on distingue la polynie, qui semble commencer à geler |
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2 Mai : premier oeuf d'empereur ! |
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La ponte, une période où les manchots chantent abondamment ! Douglas effectue desenregistrements acoustiques |
La vie sur base suit son cours, à la
fois studieux et convivial. Les prochaines semaines vont doucement se
consacrer à la Midwinter, un événement commun à toutes les bases
antarctiques, et même australes (telles Crozet, Kerguelen et Amsterdam).
Une
période d'une semaine de décompression, autour du solstice d'hiver, le
21 juin, pour redonner une dynamique à une mission qui subit les
rigueurs d'un long hiver qui jouent aussi bien sur le moral que sur le
tonus physique.
Au programme,
notamment, l'élection du Onzta, chef vénéré, adulé et respecté de la
base. Les candidats doivent avoir un programme électoral, un slogan et
des promesses, les plus farfelues possibles bien entendu. Comme toute
campagne électorale, moyens de pression, chantage électoral et
affirmations calomnieuses sur les candidats concurrents sont tolérées.
Après
un scrutin à un ou deux tours, le Onzta est intronisé, et se voit
remettre officiellement les clés de la base par le Dista, qui reste
néanmoins en charge de la sécurité et de la discipline sur base.
La
MidWinter est l'occasion d'organiser des activités en extérieur
(tournois divers, chasse au trésor...), des soirées et repas à
thème...Mais aussi d'envoyer des voeux aux autres bases antarctiques
internationales, et de participer au festival du film antarctique !
Côté
boulot, le programme d'ozonosondages a débuté, avec le premier lâcher
de ballon le 29 avril. Météo France est sollicité par le LATMOS, un
laboratoire de l'Institut Pierre Simon Laplace, pour effectuer des
radiosondages bien particuliers, destinés à calculer la concentration d'ozone
dans la stratosphère. Celle-ci diminue au printemps, l'ozone étant détruite
par des réactions photochimiques, catalysées par des composés d'origine
anthropique, les fameux CFC. Ces gaz réfrigérants utilisés dans l'industrie sont interdits depuis 1987 par le protocole de Montréal, mais pourtant
encore présents dans la stratosphère, en raison de leur longue durée de
vie.
Le programme prévoit des lâchers plus nombreux en août et septembre, au moment du trou d'ozone maximal.
Le
lâcher a permis de quantifier à unités dobson la teneur en ozone de la
stratosphère. On parle de trou lorsqu'elle est inférieure à 200 unités.
La valeur mesurée, 260 dobson, est supérieure : tant mieux!
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Capture d'écran du logiciel de radiosondage ozone IGOR : à gauche, pression partielle d'ozone en bleu : le maximum de concentration est vers 20 km d'altitude |
On en vient au traditionnel tableau climatologique.
Pour rappel, voici les paramètres étudiés:
TM: température moyenne à DDU depuis le 9 décembre, jour de mon arrivée
TNN: température la plus basse
FFM : vent moyen depuis le 9 décembre
FXY : vent moyen 10 minutes maximal
FXI : rafale maximale
INSOL : durée d'insolation depuis le 9 décembre
TM
|
TNN
|
TXX
|
FFM
|
FXY
|
FXI
|
INSOL
|
-5,7°C
|
-24,4°C le 04/05
|
6,4°C le 18/12
|
37,0 km/h
|
137,2 km/h le 07/04
|
196,2 km/h le 07/04
|
1047,7 h
|
Vous l'aurez constaté, les 64 heures d'ensoleillement cumulées ces douze derniers jours ont été largement optimisées !
Pour le comptage des manchots empereurs, on en a officiellement 10 selon la police et 18977 selon les syndicats ! La vérité doit se situer vraisemblablement entre les deux ! :)
RépondreSupprimer(belles images au passage !)
à bientôt !
Salut Manu, la bonne réponse était... 8086 ! à bientôt
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